Apiculture. « En pleine pénurie de miel, on n’arrivait pas à le vendre »

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MARIE-NOËLLE BERTRAND
SAMEDI, 24 JUIN, 2017

AFP

Président de l’Union nationale de apiculture française (Unaf), Henri Clément revient sur l’année 2016, la pire de toute l’histoire de l’apiculture française. Alors que la 8ème édition des Apidays, fête dédiée aux abeilles, se déroule tout ce week-end, il rappelle aussi l’enjeu de transformer nos systèmes agricoles afin de préserver ce pollinisateur indispensable à notre alimentation.

En 2015, les apiculteurs ont connu une embellie. S’est-elle maintenue ?

 Henri Clément. Effectivement, 2015 avait été relativement correcte. Cette année là, nous avions récolté près de 18 000 tonnes de miel, ce qui n’était pas si mal.

Nous avions eu la chance d’obtenir beaucoup de miéla, cette substance sucrée qui se développe sous les fleurs et dont profitent les abeilles. C’est une sorte de manne, pour elles autant que pour nous… Mais elle ne s’est pas renouvelée l’année suivante, au contraire. En plus des problèmes structurels auxquels notre filière fait face depuis une vingtaine d’années, nous avons essuyé, en 2016, des conditions climatiques particulièrement défavorables. Au final, elle a été la pire année de l’histoire de l’apiculture française moderne. Nous avons produit moins de 10 000 tonnes de miel, soit trois fois moins que ce que nous produisions dans les années quatre-vingt quinze (depuis cette date, la filière apicole fait face à un effondrement des essaims qui pèse sur la production, NDLR). Face à cette pénurie, et pour répondre aux attentes des consommateurs, les importations de miel ont été augmentées. Elles se sont élevées à plus de 30 000 tonnes, principalement en provenance d’Asie, non sans que cela ne pose des questions quant à la qualité du miel proposé en rayon.
Qu’est-ce qui vous inquiète dans le miel asiatique ?
Henri Clément. En Europe, en Amérique latine, aux Etats-Unis….  la production de miel régresse partout dans le monde. Excepté en Asie, où elle augmente fortement. Et ce n’est pas uniquement le fruit de la compétence de leurs apiculteurs. On sait que beaucoup de ces miels sont reconstruits artificiellement, à base de sirops de maïs ou de riz, enrichis avec des pollens. Ils sont suffisamment élaborés pour passer le barrage des contrôles. Les fraudes sont très fines et passent les analyses de routine. Il faut pousser les recherches assez loin pour les débusquer, or cela revient très cher. Mais les chiffres parlent d’eux même. Il y a dix ans, la Chine produisait près de 250 000 tonnes de miel. Elle en sort plus de 500 000 tonnes aujourd’hui. Ils ont doublé leur production, quasiment sans augmenter le nombre de ruches. Au reste, ces miels arrivent en France à des prix défiants toute concurrence – entre 2 euros et 2,30 euros le kilo sur le parking des commissionneurs. Pour nous, le coût de revient du miel est d’environ 4,50 euros le kilo. Résultat : alors même que notre récolte 2016 était faible, certains apiculteur Français ont peiné à vendre leur miel aux conditionneurs, lesquels ont préféré les tarifs asiatiques. En pleine pénurie de miel, beaucoup ne parvenaient pas à écouler le leur. C’est aberrant !
Vous remarquerez l’écart de prix malgré tous les frais annexés à cette production éloignée sans compter la facture carbone (observation HL).
Le consommateur a-t-il les moyens de faire la distinction ?
Henri Clément. En règle générale, les miels vendus directement en pot par les producteurs, ceux que l’on trouve sur les marchés, ne posent pas de souci. Cela se complique en supermarché. L’essentiel des miels industriels sont des produits d’importation. Ce n’est pas une tare en soit : il y a de très bon miels partout dans le monde. Mais il n’est pas toujours facile de s’y retrouver sur l’étiquetage. Trois cas se présentent : un, le miel provient d’un seul pays – Espagne, Italie… Dans ce cas, il est indiqué tel quel sur l’étiquette. Mais souvent, les conditionneurs assemblent différents miels –  miels de colza pour la texture, miels de tournesol pour le volume, miel de châtaigner pour l’arome – de façon à obtenir un miel a peu près régulier sur les rayons. Dans ce cas, l’étiquette indique « miels issus de mélanges intra-communautaire ». Tous sont censés venir de pays européens. Mais ce n’est déjà plus aussi simple : un miel qui arrive de l’extérieur par l’Espagne peut ensuite être revendu en Italie ou en Allemagne comme miel européen. Le pire des cas reste enfin les miels issus de mélanges intra et extra-européens. Dans ce cas, rien n’est plus indiqué et plus aucun repère n’est possible. Imposer un étiquetage indiquant la totalité des pays de provenance est notre prochaine bataille.
Quel bilan tirez-vous du  plan abeilles qui avait été lancé par Stéphane Le Foll ?
Henri Clément. Il n’a servit a rien : 30 000 euros ont été débloqués, sans que nous sachions à quoi ils ont servi. Pourtant les problèmes sont connus. Le principal facteur de la mortalité des abeilles, ce sont les pesticides (problématique identique à la ressource en eau, de l’eau brute doit suivre un traitement particulier pour devenir potable sans aucune réelle garantie de potabilité finale . HL). Nous demandons que la France soit exigeante sur ce point. L’usages de quatre néonicotinoides(pour plus d’informations rendez-vous sur le site du Sénat) est aujourd’hui suspendu en Europe sur les cultures attractives pour les abeilles. Il en reste toutefois deux sur le marché. Et Bayer et Syngenta ont attaqué la commission européenne afin de faire annuler cette décision. Le procès est en cours. L’Unaf, évidemment, soutient la commission, de même que d’autres associations et quelques pays – le Royaume de Suède, par exemple. La France, en revanche,  ne s’est pas constitué  à ses côtés comme nous aurions pu l’espérer. Au reste, après analyse des chiffres du ministère de l’agriculture, il est visible que l’utilisation des néonicotinoides continue de progresser, malgré le plan Ecophyto (qui vise à réduire l’usage des pesticide, NDLR). Nous attendons avec impatience que la loi biodiversité se traduise dans les faits :  dès 2018, l’usage des néonicotinoides doit être limité aux cas d’urgence, lorsqu’aucune alternative n’existe. Dès 2020, les quatre néonicotinoides mentionné doivent être définitivement prohibés. Cela dit,  il faut aussi relever des victoires : la semaine dernière, le parlement européen a soutenu la proposition de la commission d’interdire les pesticides dans les jachères agricoles, en dépit de la pression opérée par les firmes de l’agrochimie et les agriculteurs productiviste, et de l’opposition de la droite.
L’Europe est-elle en train de s’affranchir de l’influence des lobbies phytosanitaires ?
Henri Clément. Oui et non. Le fait est que les preuves de la toxicité de ces produits pour les abeilles et l’environnement, mais aussi pour la santé des consommateurs, s’accumulent tous les jours. Une prise de conscience est en train de s’opérer. Mais ne nous leurrons pas : nous avons à faire à forte partie. Bayer a racheté Monsanto, Syngenta a été racheté par les Chinois… Cette concentration des grands groupes renforce aussi leur pouvoir de lobbying. Il faut continuer à se battre avec la société civile, les associations, les élus de terrains. Il faut tendre vers l’agroécologie et sortir de l’agrochimie, replanter des arbres et des haies dans les campagnes, remettre de la diversité culturale, avec du trèfle, du sainfoin, de la féverole…  Un récent rapport de l’ONU a clairement démontré qu’il était possible de se passer d’agrochimie sans contre-coup majeur pour les économies, à condition de mettre en œuvre les bonnes stratégies.
Enfin il serait grand temps de mettre des moyens concernant la recherche contre le varois, le frelon asiatique et surtout le changement climatique. C’est notre ultime préoccupation. Nous le ressentons de plus en plus depuis dix ans. Cette année encore nous avons eu une sortie d’hivernage très précoce, suivi de forte gelées en avril-mai. Les miélées de printemps n’ont pas été bonnes. Et maintenant la canicule, qui brûle les fleurs… Sans vrai soutien du ministère, je suis inquiet pour l’avenir. Si cette saison est aussi mauvaise que celle de l’an dernier, il ne fait aucun doute que des apiculteurs mettront la clé sous la porte.
Les abeilles en chiffre
80% de notre environnement végétal est fécondé par les abeilles. 40% de notre alimentation (fruits, légumes, oléagineux…) et près de 20000 espèces végétales menacées dépendent de leur action polinisatrice.
30% des colonies d’abeilles disparaissent chaque année. En 10 ans, 15 000 apiculteurs ont cessé leur activité.
En 1995, la production française de miel était de plus de 32 000 tonnes. En 2011, elle était de 20 000 tonnes. En 2016, elle était de 9000 tonnes. Cette année là, les importations ont marqué un reccord : 33000 tonnes
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